Construire, avec du LIEN social et humain

« Phalanstères d’artistes » (5/6)

Depuis la création officielle de l’agence en 2003, c’est devenu un rituel, une sorte de devoir quotidien, par conviction et par plaisir. Tous les jours, à 17 heures, dans les bureaux situés rue Rambuteau, dans le 3e arrondissement de Paris, un thé est servi, accompagné de ses incontournables petits gâteaux. Il y a parfois seulement deux personnes, parfois dix fois plus, peu importe. On y parle d’architecture, mais aussi, le plus souvent, de politique. Cet usage résume l’esprit qui souffle sur l’atelier Construire, où le lien social et humain n’est pas la moindre des valeurs.

La création de Construire est, à l’origine, partie de la rencontre entre les architectes Patrick Bouchain et Loïc Julienne. Au milieu des années 1990, chacun cherchait un nouveau lieu pour installer son activité. « On se renvoyait bien la balle », se souvient ce dernier. De cet échange finira, quelque dix ans plus tard, par naître l’agence, sise rue Rambuteau.

Ensemble

Construire est le plus atypique des cabinets d’architecture. Il n’a pas de statut juridique, donc d’objet. « C’est une relation associative, résume Patrick Bouchain. Chaque affaire, chaque projet fait l’objet d’un contrat entre différents associés : ingénieurs, bureaux d’étude, artistes. » Dans Construire, dont l’appellation n’est pas déposée, l’adjectif « ensemble » est sous entendu.

« C’est un état d’esprit qui se diffuse auprès des gens avec lesquels on collabore. C’est une manière différente, particulière, souligne Loïc Julienne. Il s’établit entre nous un dialogue sans ambiguïté. C’est une pensée commune, mais ce n’est pas une doxa. C’est une philosophie dans l’acte de construire. » Pour Patrick Bouchain, « Construire s’apparente à un phalanstère forain, sans enseigne, ni lieu. Ce n’est pas un modèle strict. C’est un phalanstère de comportement ». Pour cet ancien conseiller de Jack Lang, que seule la politique intéresse, « l’architecture est l’expression du politique. » Construire, son bras armé.

DANS D’ANCIENS LIEUX INDUSTRIELS REMANIÉS A MINIMA, L’AGENCE A SURTOUT SIGNÉ DES PROJETS À VOCATION CULTURELLE
Il est ici davantage question de chemin que d’objectif. L’architecture ne doit pas se résumer à l’exécution d’un produit, qu’il s’agisse de confort ou de performance, mais à l’élaboration d’un processus. Le plus souvent dans d’anciens lieux industriels remaniés a minima, l’agence a surtout signé des projets à vocation culturelle. Parmi ceux-là : la transformation à Nantes des anciennes usines LU (2000), le Musée international des arts modestes à Sète (2000), l’Académie Fratellini à Saint-Denis (2002), la reconversion de La Condition publique à Roubaix (2003), Le Channel, scène nationale de Calais (2005), ou encore le Centre Pompidou mobile (2011).

A partir de 2009, Construire a aussi voulu « dénormer » le logement social, tenter de réinventer sa production et sa gestion. Qualifier, plutôt que quantifier. A la HQE, la haute qualité environnementale, l’agence préfère la HQH, la haute qualité humaine, qu’elle a mise en application à Tourcoing (L’Atelier électrique), à Boulogne-sur-Mer (la Maison de Sophie) et à Beaumont, en Ardèche (Les Bogues du Blat). Dans tous les cas, ses projets se distinguent par la faiblesse de leurs coûts. Ce qui ne laisse d’interroger les confrères architectes, Renzo Piano compris.

Convergence des savoirs

Enfin, sous des formes diverses, à Rennes, Avignon et Clermont-Ferrand, Construire et ses associés dispensent, depuis 2006, ce qu’ils appellent leur Université foraine. L’ambition : sortir l’école de son enfermement et y faire converger tous les savoirs. « Une université où un développement théorique magistral a autant de valeur qu’un bœuf à la ficelle cuisiné amoureusement, souligne l’agence. Une université-auberge espagnole. »

« Construire n’est pas un label, c’est une manière de faire », explique l’architecte Chloé Bodart, qui fut, de 1999 à 2006, salariée de l’agence, avant de monter sa propre structure, désormais installée à Bordeaux, et qui s’appelle… Chloé Bodart Construire. Il ne s’agit pas d’une antenne de la maison mère parisienne, mais du prolongement de l’action qui y avait été menée.

Cette manière de faire a pour maître mot le chantier devenu lieu de vie à part entière, et son corollaire, la permanence architecturale : les deux concepts fondamentaux de l’agence et de son réseau à géométrie variable. C’est là que tout se joue, à travers la même démarche : « Pour faire un projet différent, il faut l’habiter, explique Chloé Bodart. Dès qu’on est en phase chantier, on l’investit, et on conçoit intégralement sur place. »

CETTE MANIÈRE DE FAIRE A POUR MAÎTRE MOT LE CHANTIER DEVENU LIEU DE VIE À PART ENTIÈRE
Le chantier, et le travail des ouvriers qui y opèrent, doit pouvoir être vu et arpenté. Ici, pas question de faire un trou dans la palissade. Dans un respect scrupuleux des règles de sécurité, ce lieu s’ouvre à tous, des plus jeunes aux plus âgés. « On y explique ce que c’est, qui y travaille, précise Chloé Bodart. Chacun y est le bienvenu : habitants, politiques, curieux. » Durant le chantier du Channel à Calais, l’élévation de la principale charpente s’est opérée en public et en musique. Dans ce territoire revisité à forte teneur sociale et culturelle, la cabane de chantier occupe une fonction cardinale.

A Saint-Pierre-des-Corps (Indre-et-Loire), un ancien entrepôt industriel et ses annexes, propriété de la Communauté d’agglomération Tours Plus, sont devenus le Point haut, un lieu culturel au profit de la Compagnie Off et du Polau, le pôle des arts urbains. Après avoir été à la fois une salle de restaurant, un lieu de rencontre, de repos, d’échange ou encore d’élaboration du projet, la cabane de chantier, qui d’habitude connaît une brève existence, est devenue un des éléments du projet architectural. Durant la construction de la scène nationale de Calais, le maire communiste d’alors, Jacky Hénin, a même choisi d’y marier son fils.

Permanence architecturale

Patrick Bouchain parle de « redonner ses lettres de noblesse au chantier » qui s’ouvre aussi parfois à des temps forts. Au Point haut, des conférences ont été organisées sur le thème du bruit et de l’accessibilité. Le 16 octobre s’y tiendra une rencontre sur les permanences architecturales.

La permanence architecturale est, le plus souvent, un lieu de formation, entre un « maître » et un jeune architecte, un lieu de lien et d’invention, aussi, où se matérialise, in situ, la commande. Le chantier est l’incarnation de la permanence architecturale. Pour « Ensemble à Boulogne-sur-Mer », un projet de rénovation de soixante maisons locatives sociales avec les habitants, conçu en 2013 avec le soutien du programme des « Nouveaux Commanditaires » de la Fondation de France, l’architecte Sophie Ricard s’est installée sur place. Sa maison est devenue un espace d’invention ouvert sur le voisinage où s’est déployé le programme. La grisaille d’origine du quartier a accouché d’un projet aussi fonctionnel que bigarré dans lequel les habitants se sont largement impliqués.

L’engagement le plus spectaculaire, et le plus médiatisé de Construire, fut dans ce sens la transformation du pavillon français en pavillon habité lors de la 10e édition de la Biennale internationale d’architecture de Venise, en 2006. En réponse à la thématique générale « Métacité » (en référence aux évolutions physiques et sociales des agglomérations), Patrick Bouchain et le collectif EXYZT ont dit  : « Metavilla » (« Mets ta vie là »). Soit : un hôtel intégré dans une structure en échafaudage pouvant accueillir une quarantaine de personnes, une cuisine, un salon de lecture, un espace de travail et, sur le toit, un sauna, une piscine et un jardin ; l’ensemble ouvert 24 heures sur 24. Comme dans la vie.

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L'association Concert-Urbain mène une action originale afin de mettre les nouvelles technologies au service du dialogue et de la concertation sociale. http://www.concert-urbain.org
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