Aux Archives nationales, la MÉMOIRE juive en réparation

Ce jour-là, Monique Leblois-Péchon a reçu une nouvelle demande. « Moise P. » Elle a soigneusement noté le nom sur son carnet. Puis l’a soumis, avec les rares indications qu’on lui avait remises, dans la base de données ARYA, comme « aryanisation ». Le numéro de dossier correspondant s’est affiché. L’archiviste a emprunté l’ascenseur et les passerelles baignées de lumière qui mènent au bloc principal consacré à la conservation des archives nationales. Elle a tiré le lourd carton gris où dormait le dossier recherché, enserré par des sangles contre des dizaines d’autres. Dossier AJ 38 3148/20318. Clos il y a soixante-dix ans, cet ensemble mince et fragile de courriers, de certificats de baptêmes et d’ordonnances jaunies reconstitue, à travers l’aridité glaçante des rapports administratifs, la vie de « Monsieur Moise P., boucher au 4, rue de Vaucouleurs » de 1941 à 1945. L’histoire qu’il renferme, comme dans la majorité des dossiers de ce fonds, commence par la nomination d’un administrateur provisoire à la tête d’un « bien juif » et elle s’achève par une circulaire du Service des restitutions dont l’enveloppe d’origine porte parfois la mention « N’habite plus à l’adresse indiquée » ou « Déporté ».

Toute recherche sur les spoliations des juifs commence ici, aux Archives nationales de Pierrefitte-sur-Seine (Seine-Saint-Denis). Deux magasins renferment les impressionnantes archives du Commissariat général aux questions juives (l’organisme qui appliquait la politique discriminatoire de Vichy) et du Service de restitution, répertoriées sous la cote « AJ 38 ». 6 422 cartons gris foncé, un kilomètre linéaire de rayonnages, comprenant 62 000 dossiers. Ils retracent l’histoire de l’aryanisation économique. Un « vol légal », mis en œuvre par Vichy et les Allemands, qui a consisté à faire passer les biens de mains « juives » en mains « aryennes » au moyen des lois antijuives, dont la principale, celle du 22 juillet 1941, prévoyait « d’éliminer toute influence juive dans l’économie nationale ».

Le 23 juin 1943, l’administrateur provisoire du fonds de commerce de Moise P. écrit : « Considérant que la vente des boucheries juives existantes n’est pas désirable économiquement par suite de la pléthore d’entreprises dans notre corporation et de la pénurie de viande, nous estimons qu’il est préférable de procéder à l’aryanisation du fonds de la boucherie P., 4, rue de Vaucouleurs, par voie de liquidation pure et simple. » La boucherie disparaît. Une parmi tant d’autres.

Ces dossiers sont ouverts au public depuis 1998, à la suite du travail de la mission Matteoli, qui a permis de créer la Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliation (CIVS). Des familles vont y chercher des pans enfouis de leur histoire, mais aussi des preuves, pour tenter d’obtenir réparation. En 2014, quinze ans après sa création, la CIVS a vu son mandat prolongé discrètement pour cinq ans. Les requérants sont aujourd’hui plus rares, mais près d’un dossier par jour continue d’arriver : 272 ont été enregistrés en 2014, portant le total à environ 29 000. Deux chercheurs de la CIVS sont toujours déployés à plein temps aux Archives nationales, plongés dans les AJ 38.

« Les AJ 38 constituent le récit de la quotidienneté atroce de la persécution et de l’exclusion. Une persécution qui a constitué une étape de la solution finale. » Annette Wieviorka, historienne

L’historienne Annette Wieviorka est l’une des premières à avoir arpenté ce fonds documentaire. Le choc a été immense. « J’ai surtout travaillé sur les camps, mais je trouve quasiment plus dégoûtant AJ 38 qu’Auschwitz, explique-t-elle. Auschwitz, vous savez que vous êtes dans de l’extrême, vous ne pouvez pas vous identifier à un gardien ou à un nazi. Vous ne pouvez pas penser que ça peut recommencer demain, qu’on va vous mettre dans un train, vous emmener et vous assassiner. En revanche, imaginer qu’un voisin va lorgner sur votre commerce, ça, vous pouvez très bien l’imaginer. La bureaucratie aveugle et la mesquinerie sont des mécanismes qui continuent d’exister. Les AJ 38 constituent le récit de la quotidienneté atroce de la persécution et de l’exclusion. Une persécution qui a constitué une étape de la solution finale. »


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